Quartiers d'Aubagne #6 - Palissy : caméra hors-champ


quartiers palissy

On vient de basculer dans l'heure d'hiver. La nuit s'affiche plus tôt mais les plus longues journées d'été n'apportaient pas davantage d'éclaircies ni de fantaisies.

Bientôt, quelques formes de couleurs, sobres décorations de fin d'année, tenteront de nous inviter à la fête. Elles ne suffiront pas à illuminer les regards. Elles ne déborderont pas l'avenue et ne viendront pas remplacer la végétation du jardin qui a subit le cyclone des tronçonneuses : la caméra veut du champ.

Là où la lumière devrait rayonner, les ombres animer la soirée, les rires et la musique résonner, tout est sombre depuis la fermeture, la veille, du « lieu de vie », près du jardin asséché et dépossédé de son droit à l'automne, seul un foyer éclaire de ses flammes un four désormais interdit ; dérisoire tentative de quelques jeunes désœuvrés pour recréer un peu de chaleur humaine.

Elle sera bientôt découragée par la caméra qui veille jour et nuit. Le vent a soufflé toute la journée. Il s'est calmé mais préserve encore quelques colères. Le début de la nuit a assoupi le flux de la circulation et des embouteillages, elle a calmé les nerfs de la rue montante qui mène à l'école.

L'horodateur « non grata » décoré de tags s'est mis au repos. Les auteurs de la déco n'ont sans doute pas réalisé que la caméra regarde à 360 degrés. Cindy aurait peut-être 30 ans aujourd'hui. Au mois de novembre, des fleurs, ce soir fanées, sont solidement scotchées au pylône près de la plaque en marbre scellée dans le mur. Une pensée ininterrompue depuis 16 ans. Le bouquet résiste au vent qui par moment lance ses bourrasques.

Tout à côté, la chaise du guetteur n'est plus d'aucune utilité depuis le passage des tronçonneuses. Jusqu'à quand ? Elle est couchée dans la jardinière au milieu des bouteilles de coca vides et des emballages de Mac'Do. La caméra ne fera ce soir que le constat d'une jardinière sans fleurs. Comme les fleurs et le jardin la ville se fane.

Une voiture stationne. En sort une maman et ses deux enfants. Le joyeux chahut emprunte d'un pas rapide la rue surveillée. Puis une autre rue. A découvert celle-ci. Une fenêtre éclairée nous laisse deviner Sabine attachée à une écriture qui illuminera dans quelques temps des visages d'enfants.

Un calicot rouge empreint de lettres noires est éclairé par un projecteur qui jaillit sur les murs de l'impasse. Dans la nuit du quartier cette rue prépare le futur.

D'autres parents, d'autres enfants. Pendant une heure, sous les projecteurs rouges, une actrice va danser avec des marionnettes, jongler avec des haches, jouer avec le bruit d'une machine à coudre et des pelotes de soie, nous dire une solitude dans un décor baroque. Des mains claqueront. Des joies et des mots fleuriront.

D'ici, heureusement, la caméra est Hors-champ.

Une ville se fane... Les tourments la condamnent. F. Cabrel (On doit être hors-saison).

Robin des Aires