Quartiers d'Aubagne #1 - Les Défensions


Le quartier des Défensions

Les Défensions, c'est un très beau projet à la base. Le quartier favorise les logements sociaux et encourage la mixité sociale sans que cela se lise sur la qualité des deux types de logements. C'est un petit quartier "monumental". Petit parce qu'au fond, on le parcourt rapidement. Monumental car l'architecture, tout en restant relativement basse (pas plus de 4/5 étages), en impose par les couleurs et le design.

Mais aujourd'hui, c'est un quartier de carte postale. Il est beau à photographier, sans doute, mais y vivre, c'est devenu un peu moins attractif qu'aux débuts. Entre les commerces qui ferment (boulangeries, presse vivotante...), la saleté qui s'étale, le bruit récurrent, les Défensions ont subi ce que tout quartier délaissé amène : de l'inconfort, de l'insécurité, de la violence et un profond rejet du centre-ville dont on ne voit plus les bons côtés (commodités, animations...) mais seulement les dérives d'une gestion au rabais.

Il est 22h30 aux Défensions. La nuit a recouvert d'une chape noire le ciel aubagnais. Les murs encore chauds du soleil de la journée se sont tus en même temps que les enfants. Les écrans illuminent les intérieurs tandis que les lampadaires se chargent des trottoirs abandonnés. Sur mon petit balcon, je profite du calme aoûtien d'une nuit d'été loin des plages animées. La journée a été bruyante et chargée. Un peu de calme, chez soi, fait du bien. Encore quelques minutes et j'irai lire pour trouver plus facilement le sommeil. J'éteints la lampe de chevet et enfonce ma tête dans l'épais oreiller de plume. 

Mais la ville est insomniaque.

Un cri déchire la nuit. Quelques secondes plus tard, un autre. Pendant dix longues minutes, une femme, au loin, s'époumone en dépit de l'heure, en dépit de la raison. Finalement, la folie s'évanouit comme elle était venue.

Quelques instants plus tard, je suis entre deux eaux, l'esprit absent mais pas encore endormi. Plus que quelques secondes et je m'enfoncerai dans un sommeil profond et réparateur. 

Mais la ville est insomniaque. 

Un groupe de jeunes parcourt la rue Gabriel Péri. Ca hurle, ça rit à gorges déployées, ça s'insulte pour rigoler, ça tape sur les murs, les vitres et les panneaux publicitaires à hauteur d'homme. Un voisin, excédé, rajoute du bruit au bruit. Les jeunes sont hors de portée. Ils le savent alors ils rient. J'entends des pleurs de bébé, au loin. 

Il doit être minuit, je trouve enfin la porte du sommeil pour quelques heures. Je rêve d'un réveil doux et lent, la cerise sur le gâteau d'une nuit paisible. 

Mais la ville est insomniaque.

Le camion des employés municipaux stationne dans la rue en bas de chez moi, moteur allumé et machine à nettoyer non stop pendant près d'une heure. Il doit être 6h30. Autour du camion, ça discute, à haute voix, sans se soucier de ceux qui terminent leur nuit. 

Lavé, habillé, restauré, je prends le chemin du travail. Pas chanceux, la veille j'ai dû me garer à 700 mètres de mon domicile. Alors je marche. A 8h, la chaleur et l'humidité sont déjà bien prégnantes. Dès les premiers mètres en voiture, je dois m'organiser pour quitter le quartier. Direction Marseille, c'est bouché, direction Aix, je devrais faire avec les ronds points saturés et les automobilistes déjà irrités. 

A 12h, je rentre chez moi pour déjeuner. J'ai une heure de pause. Travaillant à la ZI des Paluds, j'ai théoriquement le temps. Mais je cherche une place pendant quinze minutes avant qu'une voiture libère son stationnement. Mais c'est fait. Je fais partie des chanceux qui peuvent se garer et parcourir le centre-ville, gratuitement.

Le quartier compte deux boulangeries. Je n'ai pas envie de me préparer à manger, alors je ferme ma portière et je me mets en quête de la boulangerie la plus proche. J'avais oublié qu'elle avait fermé récemment. Avec si peu de stationnements, cela ne m'étonne pas. Plus loin, une autre boulangerie jouit, non pas de places de parking, mais de rues le long desquelles on peut se garer en double. Les automobilistes ne se gênent pas. Il y a une belle pagaille pour les éviter. 

Alors que je rentre chez moi des affiches municipales annoncent que dès ce soir des places de parking seront réquisitionnées pour permettre l'installation le lendemain d'un marché exceptionnel. Tant pis pour celles et ceux qui voudront seulement rentrer chez eux...

Après le déjeuner, je regagne mon véhicule. Je mets le contact. Soudain, une femme tape à ma vitre. Elle me demande si je quitte ma place. Je lui confirme que oui. Elle me prie de bien vouloir attendre dans mon véhicule le temps qu'elle aille chercher le sien. Mais déjà d'autres voitures sont arrêtées dans la rue, attendant mon départ. J'attends que la femme revienne. Je l'aperçois, je quitte ma place. Dans mon rétroviseur, je vois des gens les bras levés qui se disputent. 

Le soir venu, je rentre chez moi. Je tourne, je tourne et tourne encore. Pas de place. Je finis par stationner "n'importe comment", en dépit des règles. En colère, je prends la direction du parking QPark du Simply Market bien décidé à y souscrire un abonnement annuel : environ 500 euros pour les nuits et les week-end... Je sors du parking et je m'aperçois que dans l'après-midi, le maire a fait disposer des barrières pour le marché du lendemain, a fait repeindre des places gratuites en places bleues à stationnement limité et a fait poser des plots de métal à des endroits où les résidents garaient leurs véhicules par dépit, sans véritablement gêner. Ces mêmes emplacements informels servaient de stationnement pour les camions de déménagement. Désormais, ils sont contraints à se garer en double file...

Je monte chez moi, excédé. Non seulement on ne laisse pas les places créées originellement, mais on en supprime tout en finançant les caméras qui verbaliseront les comportements soit disant inciviques qui découlent de décisions politiques iniques. 

Le soir, vers 23h, "la folle" est de retour mais je la comprends. Peut-être s'agit-il d'une voisine trop heureuse de s'être finalement garée ou d'une résidente excédée de vivre dans un quartier cher, inconfortable et inanimé. 

Le lendemain matin, je croise dans l'ascenseur un voisin, retraité. Il m'explique qu'il a vendu sa maison qu'il possédait en banlieue de la ville, pour ne plus avoir à s'occuper du jardin et pour être proche de toutes les commodités. D'ordinaire plutôt taciturne, ce matin, il se confie. Comme il n'a pas été le seul à vendre sa maison pour acheter aux Défensions, la forte demande a créé la rareté et les budgets des jeunes retraités ont fait monté les prix. Il n'a pas pu garder beaucoup d'argent de côté. Son appartement ne disposait pas de garage privatif, il a donc été contraint de souscrire un abonnement au parking du Simply Market. D'ailleurs, il se lâche : "le magasin à côté c'est bien mais c'est trop cher !". Il revient au stationnement. Il m'informe qu'il a écrit au maire, qu'il lui a demandé des dédommagements lorsqu'à Noël, par exemple, les places gratuites sont réquisitionnées arbitrairement pour y déplacer le marché aux vêtements. Après un mois d'attente, on lui a simplement répondu qu'il n'était rien prévu à ce sujet. Alors mon voisin s'est retrouvé bête devant son écran d'ordinateur, orphelin de maire. Il m'a dit, un peu en colère "pendant la campagne des municipales, il avait la solution à tout ! Là, y a plus personne ! Et quand je lui ai parlé des pauvres mendiants dont personne ne s'occupe et qui, avinés, finissent par se hurler dessus devant les passants, je n'ai pas eu de réponse, purement et simplement".

La mauvaise humeur de mon voisin m'a un peu atteint. Je commence cette nouvelle journée avec un bourdonnement dans les oreilles. Du coup, un peu distrait, alors que je longe le jardin d'enfants, je marche dans les déjections canines... 

Quelques minutes plus tard, j'arrive enfin à mon véhicule, je croise l'ancienne nounou de mon fils. On se remémore les souvenirs de ses premiers pas, je lui donne quelques nouvelles. Il grandit, je lui dis que pour des raisons de commodités, on l'a mis à l'école Victor Hugo mais que la dérogation de sa sœur n'a pas été acceptée. Du coup, ce n'est plus vraiment commode : le matin on gare la voiture à Victor Hugo, on monte à pied à Pin Vert où on laisse la grande puis on redescend vers Victor Hugo pour y laisser le plus petit. Elle est effarée. Moi, cela fait longtemps que je me suis résigné. La commission qui a statué est invisible et inatteignable alors à quoi bon se révolter.

On ne s'était plus revu alors je l'informe que nous avons été cambriolé il y a peu. Elle me rappelle que quelques mois auparavant, elle aussi avait été victime d'un cambriolage. Porte fracturée, appartement saccagé, malgré la sécurisation de sa résidence. Elle ne peut s'empêcher de lancer : "les caméras de Monsieur le Maire cherchent encore les coupables". Alors je me souviens lorsque j'étais allé porter plainte pour mon propre cas. L'agent de police m'avait dit que les Défensions étaient un quartier particulièrement visé. Tout ça me laisse rêveur...

Je salue l'ancienne nounou de mon fils et je poursuis ma route. Je ne peux m'empêcher de remarquer le balai incessant des mêmes véhicules qui tournent dans le quartier pour s'y garer. Je prends la résolution dès ce soir d'aller faire un footing pour me changer les idées. Et puis je repense à ce que j'y ai vu le week-end dernier : poubelles renversées dans l'Huveaune, banc arraché du sol, gobelets et emballages cartonnés abandonnés sur le bord de chemin...

Je crois que je vais rester chez moi et bien fermer les fenêtres, finalement. 

Camille Alexandre

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