Les Chroniques du règne de François II - épisode 15


Les Chroniques du règne de François II - épisode 15

La France est championne du monde de Football ! Vous en avez soupé ? Un peu ça va mais les journalistes ont le chic pour réussir à vous faire sortir les yeux de la tête avec leur manière de présenter les choses. Prendre l'antenne pour maintenir les auditeurs/téléspectateurs en haleine alors qu'il ne se passe rien, voilà le meilleur moyen pour transformer la joie en impatience, le plaisir en colère, les sourires en grimaces. Qu'en est-il de Macron ? J'y viens.

Petit résumé rapide : l'avion des Bleus a du retard. Une fois à Roissy, les Bleus s'éternisent. Le trajet entre l'aéroport et les Champs Élysées n'arrange rien. Pendant ce temps-là, des supporters, badauds, touristes, curieux attendent, pour certains depuis plus de cinq heures. Cette fois-là, contrairement à 98, les autorités ont décidé de maîtriser les choses. On indique à la foule où se masser, on dégage le couloir où le bus pourra passer sans être entravé, on prévoit la place pour les cordons de sécurité, les journalistes ont leurs belles places sur les toits et balcons de Paris pour que les photos soient belles et que les films en jettent lorsqu'ils seront rediffusés pour le jubilé de François II dans dix ans.

Dans ce futur proche, les commentateurs ne relaieront sans doute pas les grimaces, les colères, les déceptions, les pleurs d'enfants déçus, et feront passer, comme ils commencent à le faire, les gesticulations d'un homme-enfant pour le mimétisme d'un Président avec son peuple.

Depuis ce lundi 16 au soir, des rumeurs commencent à circuler. On dit que le bus de Deschamps a parcouru en dix minutes ce que le bus de Jacquet avait parcouru en quatre heures parce que le Prince-Président Macron avait demandé à recevoir le soir même les champions du monde à l'Elysée. C'est une information qui a été confirmée par le chef du service de presse de la Fédération Française de Football ce matin sur France Info. Il n'a pas dit que Macron avait explicitement demandé à ce qu'on abrège le défilé au milieu de la foule de supporters, mais il a très clairement dit qu'il avait appris les exigences du Sieur Macron dans les heures qui ont suivi la victoire et que cela n'était pas prévu. Le défilé sur les Champs Elysées est une tradition depuis 1998. Championne d'Europe, l'équipe dans laquelle jouait encore Didier Deschamps les avait descendu. Le défilé était donc attendu depuis le début de la compétition comme un espoir lointain que la nostalgie nous poussait à souhaiter.

Mais notre bon Roi s'est invité à la fête. Il n'a pas pu attendre un autre jour. Il a préféré confisquer la célébration populaire pour utiliser les images de ces joueurs sur le parvis de l'Elysée. En 1998, les Bleus avaient soulevé le trophée le 12 juillet, avait descendu les Champs Elysées le 13 et avaient été reçus à l'Elysée par Jacques Chirac le 14 juillet.

En regardant les images retransmises, qui étaient alors dépourvues de toutes critiques à l'endroit de cette descente baclée, on ne pouvait pas s'empêcher d'avoir un arrière-goût de récupération. Magie des caméras : on voyait dans le même temps les Bleus descendre les Champs et Macron s'affairer à l'Elysée et se comporter comme s'il était un de ces joueurs, revenu victorieux.

Souvenons-nous de cette phrase qu'il a prononcée dans les vestiaires le soir de la victoire : "cet exemple, vous allez me le porter dans le monde entier". Les voilà tous embauchés comme ambassadeurs des valeurs de la République selon Macron. Au fond, sans vouloir faire offense à ces jeunes joueurs qui ne connaissent de la vie que les centres d'entraînement, les agents, les clubs et leurs staff, les trophées, les compétitions, l'adversité, le dépassement de soi, l'appât du gain, leur quotidien est plutôt proche d'un homme comme Macron qui ne se réalise qu'à travers la défaite d'autrui, qui ne réussit qu'après "avoir lutté", qui ne mesure le succès que par l'argent qu'il rapporte, qui sublime l'idée "d'équipe" pour ce qu'elle peut lui apporter en tant qu'individu, qui ne conçoit le travail d'équipe que sous l'autorité d'un chef qui désigne et décide la seule et unique direction à prendre.

Des journalistes balayent d'un revers de main l'hypothèse selon laquelle le bus est descendu rapidement pour contenter l'Elysée. Étonnamment, ils ne se retranchent pas derrière l'argument sécuritaire. Ouf ! En même temps, il était difficile de défendre cette hypothèse au vue du nombre de membres des forces de l'ordre annoncé et visible. En revanche, ils avancent l'idée d'un timing calé sur le journal de 20h.

Et effectivement à 19h50, les Bleus, le Président et son épouse, sont sur les escaliers de l'Elysée pour chanter l'hymne national et d'autres champs de stade, pour prendre la pose devant des photographes et des caméramen demandeurs. Une séquence m'a interpelé. Un journaliste de TF1 demande à plusieurs reprises à Lloris, à Deschamps, à Macron de lui approcher la coupe du Monde. Il n'a pour réponse que l'indifférence. Ils sont entre eux, désireux de célébrer leur victoire entre eux. Seul celui qui a eu le culot de s'incruster du fait de son statut de Président s'y associe. En même temps, c'est lui qui paye les petits fours... On ne va quand même pas se montrer impolis.

Cette séquence est d'une laideur incroyable, de la communication préparée qui dénature complètement l'événement. Les moments de liesse sont singés pour correspondre au timing des appareils photos et des caméras, les lieux de la célébration sont délimités pour rester dans les champs médiatiques, le timing, comme on l'a vu, est le grand régisseur du moment. Ouf, Gilles Bouleau a ses images pour le 20h. Autrement dit, on a fait payer le retard de l'avion des joueurs aux milliers de fans qui attendaient depuis plus de cinq heures l'arrivée de leurs "héros", quoi qu'on pense de ce vocabulaire, dans le seul but d'enregistrer les images d'un futur documentaire aseptisé qui rendra hommage aux valeurs d'abnégation, de dépassement de soi, de réussite et d'union nationale.

Pendant que rue du Faubourg Saint Honoré, on s'éclatait en petit comité, sur les Champs Elysées, on ruminait sa déception et sa colère. Ils n'ont pas fini de les ruminer parce que la propagande n'est pas encore complètement en route. Les images de la foule que ces gens "de rien" ont formé en plein cagnard pendant des heures serviront à intervalle régulier afin de servir le pouvoir. Tant mieux pour lui. Tant pis pour nous, encore une fois.

Camille Alexandre

 

 

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