Lettre ouverte à la Ministre de la Santé


lettre ouverte buzin

La Rédaction de Mèfi.tv a souhaité diffuser la lettre ouverte qu'ont adressée 12 médecins anesthésistes-réanimateurs du centre hospitalier Edmond Garcin d'Aubagne à la Ministre de la Santé, dénonçant le parti pris des autorités de santé en faveur du développement du secteur privé. Au travers de leur inquiétude, on comprend l'enjeu d'une offre de soin équitable pour un territoire qui compte 230 000 habitants. (voir le document original en cliquant ici)

Madame la Ministre,

L'agence régionale de santé (ARS) PACA fait une proposition inédite en France : choisir de fermer des lits de réanimation publics et de laisser cette activité à une clinique privée.

Nous, anesthésistes-réanimateurs du Centre Hospitalier Edmond Garcin d'Aubagne (CHEG), sommes consternés par cette décision.

C'est la raison de ce courrier que nous vous adressons sous la forme d'une lettre ouverte afin de dénoncer ce choix préjudiciable pour la santé publique.

Ce service, seule réanimation publique entre Marseille et Toulon, couvre un vaste territoire de 230 000 habitants.

Jamais sur une mise en concurrence public / privé une réanimation privée n'a été choisie.

En mars 2012, Le CHEG se félicitait lors de l'inauguration de la nouvelle réanimation agrandie, modernisée et financée par l'ARS (3,6 millions d'euros).

La surprise fut donc grande quand la même année, le schéma régional d'organisation des soins (SROS 2012) parut : seule une autorisation de réanimation devrait être maintenue sur le territoire d'Aubagne qui en compte deux à ce jour :

  • une au Centre Hospitalier Edmond Garcin (CHEG) ;
  • l'autre à la clinique privée la Casamance.

Au regard des activités des deux réanimations et de la demande croissante en lits de soins critiques, ce choix de l'ARS ne trouvait pas de justification. Le SROS ne mentionnait pas quel établissement perdrait son autorisation de réanimation. 

Sept années passèrent sans voir cette partie du SROS être mise en application.

Durant cette période, la réanimation du CHEG a connu une activité très forte, tant quantitative que qualitative ; essayant de remplir au mieux sa mission de service public : activité, contrôle de dossiers par l'ARS, accréditation et certification de la Haute Autorité de Santé : tous les voyants étaient au vert.

Pourtant durant cette même période des décisions se sont prises.

Entre 2014 et 2016, dans la plus grande discrétion et sans concertation avec les acteurs locaux, trois directeurs vont trouver une application au SROS 2012. Le directeur de l'ARS et les deux directeurs d'établissement d'alors, s'entendent pour que l'autorisation soit maintenue à la clinique ; la réanimation publique devra se transformer en unité de soins continue (USC).

Il est bien sûr permis de s'interroger sur les raisons d'un tel choix, nous y reviendrons...

Le plus important, dès lors, était d'apporter des arguments pour justifier une orientation si originale.

Une stratégie bien éprouvée : faire appel à un cabinet d'audit.

Un audit est donc financé pour évaluer le potentiel de collaboration publique/privée des deux établissements.

Le travail rendu fut de médiocre qualité, manifestement à charge contre le CHEG et en particulier contre la réanimation. Il eut néanmoins pour effet positif de nous sortir de notre naïveté à l'égard des choix de santé publique.

Nos doutes furent rapidement levés. Quand, après une critique détaillée du travail mené, le cabinet d'audit, nous répondit sans autre forme de complexe : « avant de commencer l'audit nous savions que la réanimation devait aller à la clinique ».

Indignés par de tels procédés, nous avons passé plusieurs mois à réaliser une étude d'impact d'une éventuelle transformation du service de réanimation en USC.

Ce travail mené par l'hôpital et systématiquement encadré par le directeur adjoint est sans appel :

  • la réanimation du CHEG est un service clé, pour sécuriser la filière d'urgence du secteur géographique ;
  • une telle transformation aggravera considérablement le déficit financier déjà conséquent de l'établissement (1 à 2 millions de déficit annuel en plus selon les hypothèses retenues).

Ce travail rendu cet été, semble avoir été lettre morte puisqu'à la rentrée 2017, l'ARS nous rendait une feuille de route annonçant la transformation du service à l'horizon 2020.

En résumé, le CHEG, est un établissement de santé assez complet.

Les services médico-techniques, pour les décrire brièvement, comprennent :

  • un service d'accueil des urgences adultes et pédiatriques (28 000 passages/an) ;
  • associé à une antenne SMUR (1700 interventions/an) ;
  • une maternité de 900 accouchements par an ;
  • un bloc opératoire généraliste (4000 interventions/an dont la moitié «urgentes»).

Tout ou partie de ces activités sont étroitement liées à notre équipe d'anesthésistes­ réanimateurs.

Cette diversité d'activités médicales représente un des facteurs majeurs d'attractivité pour les praticiens. On ne s'étonnera pas qu'un tel climat ait déjà des conséquences d'importance sur les équipes. Nous comptons déjà quatre départs de médecins : deux définitifs et deux provisoires (mise en disponibilité).

Et bien entendu, peu de prétendants frappent à la porte dans ce contexte.

Si tant d'évidences pour le maintien de notre service dans le domaine public ne sont pas entendues, quelles peuvent être les raisons de cette orientation territoriale ?

A cette question, maintes fois répétée, aucun argument tangible ne nous a été apporté. Seule une rencontre, cet été à l'ARS nous apportera une piste de réflexion. La clinique privée la Casamance connaît également des difficultés financières, et c'est aussi une mission de l'ARS que de les soutenir.

C'était plus que nous ne pouvions en entendre. De notre point de vue :

  • diminuer des lits de réanimation sur un territoire ;
  • déstabiliser une filière d'urgence sécuritaire ;
  • augmenter le nombre de transferts médicalisés de patients gravement malades ;
  • fragiliser financièrement un établissement de santé publique déjà en difficulté ;
  • désorganiser une équipe médicale opérationnelle dans une spécialité nationalement en difficulté ;

pour soutenir un établissement privé est inadmissible.

Nous sommes conscients de l'époque que nous traversons, nous assistons tous au transfert de services publics vers le secteur privé. Tout aussi conscients, des coûts que représentent les hôpitaux de proximité, nous exerçons dans cet établissement par profonde conviction.

Les populations éloignées des grands centres médicaux doivent continuer de bénéficier de services médicaux de première qualité, elles doivent également avoir l'opportunité de choisir une médecine publique.

Les habitants du territoire se sont déjà très fortement mobilisés et continuent de le faire.

Aujourd'hui nous souhaitons que :

  • dans la plus grande urgence, l'ARS organise une table ronde, conviant tous les acteurs concernés (élus, médicaux, partenaires sociaux, représentants de la société civile) ;
  • soit retiré de la feuille de route le projet de transformation de réanimation en USC ;
  • soit réécrit le SROS en impliquant les acteurs locaux afin de proposer un schéma plus en adéquation avec les besoins de santé.

Confiant dans l'intérêt que vous portez à l'avenir de notre Etablissement, nous vous adressons Mme la Ministre nos respectueuses et bien sûr confraternelles salutations.

L'équipe d'anesthésistes-réanimateurs du Centre Hospitalier Edmond Garcin d'Aubagne

Dr AGOSTINI Corinne, Praticien Hospitalier - Dr ALMOSNINO David, Praticien Hospitalier - Dr DARCHEN Olivier, Praticien Hospitalier - Dr DARRIEUSSECQ Julie, Praticien Hospitalier - Dr DE LALANDE Laure, Praticien Hospitalier contractuelle - Dr GROSSMITH Gaston, Praticien Hospitalier - Dr HEISEL Nicolas, Praticien Hospitalier - Dr JOSEPH Catherine, Praticien Hospitalier - Dr MORALDO Chantal, Praticien Hospitalier - Dr NICOLAS HATEM Florence, Praticien Hospitalier - Dr SCEMAMA Franco, Praticien Hospitalier - Dr SEIN AYE Françoise, Praticien Hospitalier.

 

 

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