Même pas mal ! (ou le stoïcisme du Cambriolé aubagnais)


Rentrer le soir chez soi, après une longue journée de travail et remarquer que quelque chose a changé. Vaquer à ses occupations, les enfants au milieu, lancer le repas du soir, anticiper la journée du lendemain, monter dans la chambre parentale afin de préparer le linge et tomber sur des boîtes de bijoux vides, des tiroirs non refermés etc. Bref, se faire cambrioler.

Cela ne m'était jamais arrivé. J'ai pourtant habité plusieurs domiciles : trois à Aubagne, deux en région Rhône Alpes sur une période de cinq années, et un à nouveau sur Aubagne. Il aura fallu attendre la trentaine et le retour dans ma ville natale pour me voir dépossédé de mes biens en un claquement de doigt, en un clignement d’œil, l'espace d'un instant... 

Et pourtant, même pas mal ! 

Même pas mal parce que l'appartement que j'habite n'a aucune âme. Je n'y ai rien mis de moi. Pas une pierre, pas une porte, pas un mur n'existe grâce à moi, grâce au temps que j'aurais passé à sa conception. Pas un souvenir précieux, pas un moment fort et marquant, parce que depuis mon installation, à mon retour sur Aubagne, j'ai tout fait pour fuir cet intérieur étranger et exiguë. Ce toit n'est pas à moi, je le loue. Ce qui peut lui arriver m'importe peu. 

Mais alors, et les objets que j'y range, les photos que j'y affiche, les meubles que j'y entrepose ? Même pas mal non plus ! En mon absence, ont été subtilisés un appareil photo, un caméscope, un disque dur externe, des bijoux de faible valeur hormis un d'une grande valeur financière et sentimentale pour la personne qui partage ma vie. J'ai cru y avoir laissé les montres de mes grands-pères disparus mais j'avais pris soin, il y a longtemps, de les dissimuler suffisamment habilement. Les meubles sont saufs, les photos immortellement inviolables au plus profond de ma boîte crânienne. 

Certes, mais cette personne est malgré tout rentrée chez moi, sans mon consentement. Elle a fouillé, elle a souillé les lieux par son âme étrangère et ses intentions malfaisantes. Peut-être mais même pas mal ! Il est des moments dans la vie où il faut savoir mettre en pratique la théorie que l'on manipule et retourne à longueur de textes, de débats et de réflexions. La propriété est l'un des maux de notre civilisation. Je suis moi-même un sous-propriétaire, un catafalque de possédant, un reflet à peine toléré de capitaliste possesseur et expropriateur. Je suis un locataire. Je ne dois mon toit qu'au don mensuel de quelques bouts de papier auxquels nous voulons bien tous accorder telle ou telle valeur. La propriété est l'un des maux de notre civilisation disais-je, non pas par le simple fait de son existence mais par l'utilisation qu'en font les libéraux avec leur logique de marché tout puissant : premier arrivé, premier servi, le plus souvent traduit de nos jours par : "le plus riche est le premier servi". La propriété doit être accessible à tous ou à personne. Si nous possédons tous, pourquoi convoiter le bien d'autrui ? Si nous ne possédons rien, l'autre n'a rien d'enviable ! Notre système actuel crée l'opulence des uns et donc la convoitise des autres. Cet homme ou cette femme qui était chez moi, à divaguer sans contrainte, je pourrais le haïr mais cela serait trop simple. Je préfère le plaindre. Ces objets qu'il ou elle m'a pris, ils ne me manqueront pas parce qu'ils ne me constituaient pas. Alors que lui ou elle est obligé(e) d'aller de porte d'immeuble en porte d'immeuble pour ouvrir frénétiquement chaque boîte aux lettres afin d'espérer un jour tomber sur un colis de valeur ou d'aller de porte d'appartement en porte d'appartement en espérant pouvoir forcer une entrée mal verrouillée.  Cette personne est droguée à la consommation et à la possession. Comme un camé qui serait prêt à tuer pour avoir sa dose, il préfère voler les autres pourvu que cela lui permette d'assouvir ses pulsions cleptomanes. Misère de l'être humain aliéné qui n'agit plus comme il devrait mais comme la société lui commande d'agir : possède, possède, possède, même au dessus de tes moyens...

La journée se termine. Je suis plus léger de quelques objets. Et je ne ressens aucune peine, aucune rancœur, aucun déchirement physique et moral. Tout juste une petite contrariété d'avoir été bousculé à la fin d'une après-midi qui aurait dû être comme toutes les autres. Les seuls désagréments que je ressens sont dus à ce que j'ai mis de moi dans ces objets et que j'ai l'impression d'avoir perdu : des photos, des vidéos, des souvenirs. Et j'en tire la conclusion qu'il est trop dangereux de confier à de petites machines sophistiquées et vulnérables l'écrasante responsabilité de mémoriser une partie de ce que nous sommes. 

Camille Alexandre

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