Les derniers Athéniens


Les Insoumis, les Atterrés, les Indignés … Le monde semble pris d'une frénésie de groupuscules qui expriment par leur nomination ce qui les caractérise, ce qui fait leur ligne éditoriale, ce qui est leur message au monde. Ces termes viennent gommer les qualificatifs péjoratifs qui rythmaient les journaux télévisés et papier qui y allaient à coup d' « altermondialistes », d' « antifascistes », de « prolétaires », d' « écolo-gauchos » ou encore d' « intellectuels marxistes ». Et c'est heureux car ces étiquettes cachaient le message qui s'exprimait à l'arrière cour. Loin de moi l'idée de considérer qu'il y a une filiation fondamentale entre les mouvements d'hier discrédités médiatiquement et les mouvements d'aujourd'hui qui captent la colère, la frustration et un certain ressentiment. Par contre, il existe une filiation de principe, une filiation d'essence et d'existence, une filiation de dignité assumée, une filiation d'honneur affiché. Les Indigné(e)s d'aujourd'hui, les Insoumis(e)s de maintenant revendiquent le même droit à la parole et à l'existence politique que « l'Alter-monde » hier.

Bien au-delà de l'Histoire récente, cette tendance à vouloir se réunir autour d'une dénomination bien marquée et explicite renvoie aux origines de la démocratie et de la citoyenneté. Contrairement à ce que nous avons pu apprendre à la « petite école » ou au collège, la Cité d'Athènes n'a jamais vraiment eu d'existence semblable à ce qu'est la France aujourd'hui. Lorsqu'ils faisaient une offrande à un dieu, lorsqu'ils honoraient leurs morts, lorsqu'ils célébraient une victoire militaire, lorsqu'ils actaient leurs lois, les habitants d'Athènes se désignaient comme « les Athéniens ». De même pour Spartes et les Spartiates, Thèbes et les Thébains… Alors certes, Spartes n'est pas, dans l'imaginaire collectif, le parangon de la démocratie mais néanmoins la séparation des pouvoirs (deux rois), le conseil des Ephores (sorte de gouvernement en partie issu du peuple qui a pu destituer un roi), et l'existence d'une Apella (assemblée) sont des gages d'un fonctionnement proto-démocratique, préservé de la tyrannie par un système unique. Fin de la parenthèse. 

Ainsi, les Athéniens se désignaient d'abord par ce qui les caractérisaient plutôt que par le territoire qu'ils occupaient. Ils étaient des habitants d'Athènes, le mot même d'Athènes désignant, selon les sources un sommet (en l'occurrence l'Acropole) ou un amas de villages qui se seraient réunis (d'où le pluriel du mot). De même pour les Spartiates, etc. Progressivement, la lutte pour la terre plutôt que pour les droits, avec la résurgence des grands empires (romain, byzantin, franc, germain, russe, ottoman…) a mis fin au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes pour privilégier le droit d'un seul à occuper, annexer et unifier les territoires au nom du divin et au nom de la force. Ce que l'empire perse tentera de supprimer pendant un siècle, l'empire romain le modèlera, le transformera pour en faire une sorte de « mère-patrie «  originelle à partir de laquelle Rome pourra lorgner sur l'est de la Méditerranée. Mais déjà, les cités n'engendrent plus des peuples mais des territoires. On ne parle plus de Romains mais de Rome. D'ailleurs, il est très intéressant de constater que le grand peuple de la péninsule italique au moment de l'émergence de Rome ce sont les Étrusques et que nous ne leur connaissons aucun territoire propre. Rome balaye tout cela, jusqu'à Carthage pour « empiriser » l'Europe et le bassin méditerranéen, « empirisation » qui mènera plus tard les peuples à vouloir reprendre leurs droits mais dans des conditions nouvelles largement faussées par l'émergence du christianisme impérialiste des 4ème, 5ème et 6ème siècles. 

Les mouvements d'aujourd'hui qui se déterritorialisent pour se caractériser et se redéfinir sont dans la même logique que les Athéniens, fils d'une histoire plutôt que d'un territoire. Au pire, ce territoire leur sert de substrat pour se nommer et se caractériser : les habitants d'Athènes, les habitants de Spartes. Tout ceci résulte d'une notion de la filiation très développée. Les Spartiates, par exemple, se revendiquent de Lacedemon, le premier de leur roi, qui, en l'honneur de son épouse, a nommé la cité Spartes. Les habitants de Spartes sont donc les fils de Sparta. Et non pas seulement Sparta. 

Mais ce qui entre également en résonance avec les mouvements d'aujourd'hui, c'est l'incroyable énergie libérée par la Révolution Française. Est-ce un si grand hasard que le premier acte de la désacralisation de la monarchie passe par la destitution de Louis XVI de son titre de Roi de France, octroyé par Dieu, rien que ça, pour un nouveau titre choisi par le peuple : Roi des Français ? Lorsque le peuple cherche à se redéfinir, il commence par s'extirper de la dictature de la territorialisation qui n'a pas de sens. D'ailleurs, celles et ceux qui ont voulu nier la diversité du peuple en ne pensant qu'en terme de territoire, de pays, de nation, ont bien été obligés à un moment ou à un autre d'assouplir leurs principes en tolérant telle particularité régionale, telle spécificité culturelle. 

Pendant la Révolution, de petits groupes émergent, certains tentant de prendre le pas sur d'autres. Aux groupes politiques, comme les Jacobins, les Girondins (qui regroupent d'autres petits groupes comme les Brissotins) les Exaltés, les Enragés, les Egaux (de Gracchus Baboeuf) s'ajoutent des groupes socio-culturels comme les Vendéens qui revendiquent leur droit à vivre selon leur vision de la religion, de la politique et du territoire. Les Jacobins leur nieront ce droit à disposer d'eux-même dans une logique qui voulait que l'on sauvegarde en partie le modèle centralisateur pensé par des hommes comme Richelieu et Louis XIV. Toute révolution a ses propres limites, notamment par manque d'imagination. Parmi les groupes socio-culturels, souvenons-nous des Incroyables et des Merveilleuses, qui bien que n'étant qu'un mouvement de mode s'inscrit en réaction à la terrible période qui les précède : la Terreur.  

Les Insoumis ont donc une origine profonde, encore une fois pas sur le fond des idées défendues mais sur la forme que revêt l'engagement de celles et ceux qui y adhèrent. Les Indignés, puis les Insoumis ont émergé en réaction à la négation des droits des peuples à disposer d'eux-mêmes. La représentativité ayant montré ses limites, à cause de la corruption, à cause de la parole donnée puis trahie par les élus, à cause des conflits d'intérêts qui supplantent les programmes politiques, cette représentativité donc a permis une prise de conscience des peuples et une volonté de reprendre la main. Le libéralisme, qui est le système qui laisse le marché faire la loi, est la cible principale de ces mouvements politiques au sens noble du terme. Tout est une affaire de langage. Dans le dictionnaire libéral, nous ne sommes pas un peuple, nous sommes des ouvriers (ceux qui œuvrent) des employés (ce que l'on emploie), des fonctionnaires (ceux qui occupent une fonction) des dirigeants (ceux qui dirigent), des consommateurs (ceux qui consomment), des épargnants (ceux qui épargnent), des actionnaires (ceux qui financent par l'achat d'actions) etc etc. Nous ne sommes définis que par ce que nous apportons au système libéral, nous ne sommes désignés que par le travail que fournissons. Bref, nous ne sommes plus des êtres qui pensons mais des êtres qui agissons. Alors cessons de n'être que ce que nous produisons et ce qui nous rémunère, et redevenons des êtres de désir et de pensée : des citoyennes et des citoyens.

 Camille Alexandre

SOUTENEZ MÈFI!

Soutenir Mèfi! c'est nous aider à vous donner une information de qualité, libre de toute contingence. Le montant est libre et vous deviendrez ainsi membre de soutien de notre association.

Montant:
 EUR