Voisins et solidaires, un manifeste contre la peur de l’autre ?


Les attentats du 7 janvier auront réussi le tour de force d’unir l’ensemble des citoyens français derrière un même prénom. Fruit du hasard et clin d’œil du destin, il s’agit d’un prénom mixte ! Mais une fois la stupeur retombée, l’union sacrée s’estompe progressivement pour laisser place à ce fameux « je suis… ». Si les gardiens de la Paix ont été applaudis, des voix s’élèvent aujourd’hui pour réclamer les forces de l’ordre, et l’ordre par la force. Devant un repli sécuritaire instinctif, Frédéric Serves, militant et président de l’association Vivre Aubagne Autrement, prône une solidarité de proximité et du quotidien.

Comme l’affirme le site de la Ville d’Aubagne, et conformément aux engagements de campagne, l’équipe municipale en place emmenée par Gérard GAZAY, a fait de la question sécuritaire l’un des fers de lance de son action publique. Les attentats récents sont venus raviver certaines peurs : la peur de l’autre, des différences, de l’inconnu…

Le dispositif « voisins vigilants », né de l’initiative de quelques résidants bien avant la campagne électorale, a été officialisé et encadré par convention en Juin 2014. Il a pour objet d’offrir une réponse simple, voire simpliste, à ces craintes que les neuropsychologues nomment « peurs primaires ». Ce mécanisme de méfiance prend racine dans notre part animale, plutôt que de s’appuyer sur notre capital culturel. A partir de réflexes instinctifs, il nie notre capacité à comprendre quel type d’inconnu nous avons face à nous.

En réaction aux « voisins vigilants » est née une contre-proposition, tout autant citoyenne, sous l’égide de l’association Vivre Aubagne Autrement. Elle en appelle à notre intelligence collective et directement à notre part d’humain.

 

Frédéric, quels sont les constats qui ont donné naissance à ce concept ?

Ils sont multiples, d'abord nous souhaitons faire des propositions qui permettent à chacun de se resituer dans la société, sortir du climat engendrant le sentiment d'insécurité. S'ouvrir à son voisin au lieu de se replier sur soi. La dynamique est de recréer du collectif, de la tolérance, de la réflexion et l’envie d’agir pour repenser ensemble la société et notre rapport aux autres. C’est une vision à contre-courant des politiques de droite qui s’arc-boutent sur le sentiment d’impuissance des gens d’en bas à peser dans les choix de la classe dirigeante.

L’idée qu’on ne peut rien changer, que c’est comme ça et pas autrement, sert les politiques d’austérité qui écrasent toujours les mêmes, les plus faibles. Avec la crise, les gens ont de plus en plus la tête sous l’eau et ont du mal à imaginer une solution collective à leurs problèmes. C’est pourtant dans la solidarité et dans la prise de conscience collective que demain on pourra changer la donne et que viendront les solutions.

On le voit aujourd’hui en Grèce avec la victoire de Syriza : il n’y a rien qu’on ne puisse pas dépasser.

 

Quels types d’actions envisagez-vous de mettre en place à Aubagne ?

Nous voulons recréer du lien social, donner l’envie aux Aubagnais de réagir et cela commence sur le pas de la porte. Tout ce qui peut favoriser le bien vivre-ensemble est à notre avis indispensable et vital. C’est le ressort pour commencer à penser la ville autrement. Nous n’avons pas de recette miracle même si nous avons quelques idées que nous allons mettre en œuvre dans les semaines et les mois à venir.

Nous attendons que celles et ceux qui nous rejoignent participent aux échanges et inventent cet espace démocratique qui se nourrisse de la vie des gens, de leurs expériences, de leurs compétences et de leurs énergies. Notre leitmotiv est celui-ci : la politique est une affaire trop sérieuse pour être abandonnée entre les mains des politiques. Cela ne signifie pas que l’on mettre tout le monde dans le même panier mais nous pensons qu’une grande partie de la classe politique est déconnectée de la réalité. Il faut trouver le chemin d’une citoyenneté responsable et active.

De notre côté, si nous avons un regard attentif sur la culture, le social, l'enfance ou l'écologie, nous sommes disponibles pour accompagner toutes les propositions qui favoriseront la qualité de vie ici à Aubagne et l’émergence d’un mouvement citoyen qui place l’humain au cœur du projet de ville.

 

Vous avez mis en place une charte, quel est son contenu ?

La citoyenneté est le liant entre les lignes de cette charte. C’est d’abord une philosophie, une forme de « contrat social » esquissé et que nous allons continuer à développer avec celles et ceux qui le voudront.

Il invite chacun et chacune d’entre nous à réfléchir à la fois à sa place dans la cité et à son rapport aux autres. Nous nous y engageons sur des valeurs qui nous ressemblent. Il y est question de respect de l’autre et des différences, d’entraide, de solidarité et de synergie. Elle engage chacun de nous à faire attention à l'autre dans toute sa pluralité. Parce que l’autre c’est aussi nous.

Toutes sortes d’idées peuvent en émerger pour renforcer le lien social et développer les solidarités. Cette charte est consultable sur notre site vivreaubagneautrement.wordpress.com et j’invite vos lecteurs et lectrices à venir la signer et à la partager pour faire la démonstration qu’ici à Aubagne on a de vraies ressources humaines.

 

Aujourd’hui, combien d’adhésions avez-vous déjà recueillies ?

Une trentaine d'adhésions à ce jour. Ce qui est intéressant et encourageant c'est qu'il y a des personnes que nous ne connaissons pas et qui adhèrent au concept spontanément. Les signataires sont aubagnais mais l’idée s’exporte dans d’autres régions comme en Bretagne ou dans le Tarn.

L'idée séduit, très prochainement nous communiquerons plus intensément sur ce concept.

 

Connais-tu la position de la municipalité actuelle face à votre initiative ?

Non mais j’imagine que ça n’est pas vraiment sa tasse de thé. L’obsession de la municipalité actuelle est la sécurité. Ça lui permet d’éviter de parler de tout un tas d’autres problèmes qui sont pourtant plus importants aux yeux des citoyens comme le logement, l’éducation ou l’emploi. Bien sûr que la sécurité est une chose importante.

Chacun doit pouvoir vivre sans craindre d’être agressé chez soi ou dans la rue. Mais elle est un droit pour tout le monde, pas seulement pour les quartiers résidentiels où le dispositif « voisins vigilants » fait des émules. Là on se barricade, là on installe des caméras, là on surveille les allées et venues… Tout cela ne semble pas correspondre à nos yeux au chantier à mettre en œuvre pour que chacun d’entre nous puisse vivre apaisé.

C’est sur le terrain de l’insécurité sociale faite de peur du déclassement, de fins de mois difficiles, de pauvreté galopante, de perte de repères pour une partie de la jeunesse qu’il nous faut lutter pour donner le sentiment à chaque citoyen quelque soit son statut social qu’il compte pour un et qu’il est un maillon essentiel d’une grande chaîne humaine.

Tout le reste n’est qu’un artifice, un placebo qui donne l’illusion que la classe politique prend à bras le corps nos problèmes.

 

Propos recueillis pas José Da Silva