Je suis... mouvement de Paix


Depuis mercredi 11h30, la France est plongée dans la stupeur d’attentats ayant épuisé tous les superlatifs et les synonymes du terme barbarie. « Si seulement ce drame abject pouvait nous faire grandir. Puissions-nous nous réunir pour croire ensemble à l’embellie ! » Denis Grandjean, élu d’opposition et militant associatif impliqué de longue date dans la vie aubagnaise, nous livre son regard sensible et lucide. Il revient sur les valeurs qu’il nous faut défendre avant que les réflexes de rejet ne prennent le pas.

7 janvier 2015, mercredi jour des enfants, 2 terroristes s’attaquent à la satire journalistique et tentent d’abîmer l’un des piliers de la République : la liberté d’expression. Quelques minutes d’une barbarie sans nom. Le lendemain, autre acte de violence qui se soldera par une prise d’otages. Au final, 3 jours de traque, 17 victimes, près de 3 millions de personnes dans la rue et une cinquantaine de chefs d’Etats.

Devant la barbarie, une nation entière se lève autour d’un prénom, crayon en main, symbole d’une parole que la France veut conserver libre. Après le choc, les larmes, la révolte, nous savons tous que des questions surgiront irrémédiablement dans les esprits. L’alibi est connu : une pseudo guerre Sainte. Mais il reste toutes les autres, sous-jacentes au sentiment de peur post-traumatique : qui sont ces hommes ? Des groupes de tueurs sont-ils en train de s’organiser en divers points du territoire national ?…

Mais l’analyse superficielle ne peut pas occulter des débats de fond. Si les spécialistes des filières djihadistes dressent un profil type « du terroriste que la société française produit », alors il nous faut comprendre ce que ces évènements de violences extrêmes ont de culturel, démocratique, sociétal. Dans quel état se trouve « notre vivre ensemble » ? Quelles solutions déployer pour (re)fabriquer de la cohésion ? In fine, n’est-ce pas là la Culture de Paix que la Ville d’Aubagne a toujours voulu prôner ?

Denis, selon toi, ces évènements marquent-ils un tournant dans la société française ?

Je ne sais pas s'il y aura un avant et un après ce mois de janvier 2015, seul le recul historique permettra de le dire. Par contre j'ai la forte conviction qu'un tournant s'impose parce que le vivre ensemble ne cesse de reculer au profit de l'individualisme et de l'exclusion. Cette évolution n'est pas propre à la France. S'y attaquer suppose d'accepter des ruptures économiques, démocratiques et sociétales.

Comment se définit aujourd’hui notre « vivre ensemble » ?

Définir le vivre ensemble ne peut se faire de façon exhaustive. De mon point de vue, il se décline autour du verbe "partager". Partager des espaces, des idées, des richesses matérielles, des connaissances, des cultures, du temps... Aujourd'hui, on ne partage plus les espaces, on les conquiert. Au respect des idées et des cultures différentes, il est préféré la normalisation qui gomme les originalités et appauvrit notre "ensemble". L’impôt, outil de répartition des richesses est devenu un tabou, y compris pour la gauche. Il est pensé comme une dépense alors qu'il constitue une richesse collective et permet d'agir pour tous. Le partage des connaissances dont l'école est l'un des vecteurs essentiels est confronté à toute sorte de manipulations, parmi lesquelles on retrouve la compétition et le productivisme... Enfin le temps est aujourd'hui une unité à monétariser pour mieux souscrire à la société de consommation : "travailler plus pour gagner plus"... Chaque jour le bénévolat recule et avec lui, la force du tissu associatif.

Quels sont les principales fractures qui menacent la cohésion sociale ?

Je n'en citerai que deux pour ne pas faire trop long :

- la fracture consumériste qui fait croire que le dernier jeu vidéo forcément violent est indispensable ou qu'avec une paire de baskets à moins de 100€ nos enfants sont malheureux ou encore qu'il faut travailler 50 heures par semaines pour payer le crédit de son 4x4 et ses vacances au ski tout en oubliant que rien ne remplace la présence des parents dans l'éducation de leurs enfants. Cette frustration artificielle génère une violence latente.

- la fracture morale qui inonde nos quotidiens et pervertit nos relations en imposant partout la compétition entre les humains tout en freinant les pratiques coopératives. (pour aller plus loin, lire http://www.cultiverlapaix.org/spip.php?article64).

Ces deux fractures sont des constructions du modèle économique capitaliste.

Quels sont les espaces, les lieux, les structures, les moments qui peuvent offrir des réponses positives ?

Incontestablement, l'école tient une place centrale. Elle est, à la fois, le réceptacle et le lieu d'élaboration de la société dans ses travers et ses réussites. Les associations réunissent tous les atouts pour qu'il s'y construise des réponses positives. Elles cultivent le vivre ensemble, l'exercice de la citoyenneté et véhiculent toutes les formes de culture. Les institutions de la République ont également un rôle à jouer en permettant à chacun de s'identifier et de participer à un tout. Que ce soit l'école, le monde associatif ou les institutions, tous ces lieux sont en souffrance faute d'avoir su ou d'avoir pu évoluer à la vitesse des dérives socio-économiques de notre société. Leur intérêt central est négligé par des dirigeants qui les perçoivent trop souvent comme des variables d'ajustement budgétaire ou des outils d'instrumentalisation.

Aubagne a développé sous les précédentes mandatures une culture de Paix, quels en étaient les points d’appui ?

D'abord des personnes : enseignants, éducateurs, citoyens engagés. Ils nourrissaient leurs pratiques professionnelles de leurs échanges. La plupart des écoles et des maisons de quartiers de la ville ont été irriguées par la culture de paix.

Ensuite un travail militant sur les questions du pacifisme dont la Fête de la Paix est un emblème. Enfin, une volonté politique qui a promu les valeurs de paix ici et ailleurs, favorisé les liens entre tous les habitants de la ville et suscité l'exercice participatif de la citoyenneté.

Comment ces ancrages peuvent-ils subsister après le changement d’équipe municipale ?

Le groupe des enseignants et éducateurs pour la culture de paix continue à se rencontrer dans le cadre militant alors que précédemment, il le faisait dans le cadre professionnel... La Fête de la Paix à survécu dans un élan de résistance de ses organisateurs, souhaitons que cela puisse continuer...

La volonté politique des responsables de la ville est éteinte mais celle des citoyens aubagnais reste étincelante...

 

Propos recueillis par José Da Silva