Corruption et politique : rien de nouveau ?


corruption et politique

Dans ce livre, l'auteur revient sur un enjeu majeur de notre démocratie : la corruption des politiques. Son raisonnement s'appuie sur l'affaire Woerth/Bétancourt de 2010 qui a vu le gouvernement, par l'intermédiaire de son ministre du travail, être déstabilisé et attaqué par les médias, l'opposition et l'opinion publique.

Après avoir résumé précisément et chronologiquement les faits, l'auteur s'emploie à élaborer une rapide et non exhaustive histoire de la corruption en France sur une période allant de l'instauration de la IIIème République à nos jours. Son but est à la fois de juger si la comparaison entre le climat de défiance et de corruption des années 2000/2010 est similaire à celui des années 1930 et d'évaluer s'il y a eu une évolution dans le type de corruption des élites, le procédé de révélation des faits supposés de corruption, l'accueil de l'opinion publique et enfin le rôle de chacun des acteurs publiques.

LA DEMOCRATIE CORROMPUE ?

D'abord, l'auteur pose qu'il y a une véritable spécificité de la corruption des politiques dans les démocraties. Il ne le verbalise pas ainsi mais on est tenté de déduire que le pouvoir de l'ancien régime, qui était un pouvoir de caste basé sur l'étiquette, a laissé la place à une démocratie où le pouvoir est basé sur la classe dont le principal baromètre est l'argent. L'émergence de la bourgeoisie durant la Révolution Française a permis ce bouleversement des rapports sociaux et donc des politiques - les élites dit-on - envers l'opinion. Le caractère divin du pouvoir sous la royauté s'abattait sur le peuple comme une évidence. Il était le principal argument de gouvernement et de domination d'une caste sur les autres, chacun étant jugé selon le rouage qu'il jouait dans la société avec pour horizon indépassable sa condition de naissance. Avec la démocratie, le peuple est appelé à s'exprimer - c'est le volet citoyen de la Révolution - et à produire - c'est le volet bourgeois et économique. Nous ne sommes plus des sujets redevables d'un impôts qu'il soit en argent ou en nature, nous avons la responsabilité de l'avenir du pays qui pèse sur les épaules du citoyen que nous incarnons et du producteur de richesse que nous nous devons d'être.

Ce nouveau rapport à l'argent crée de nouveaux rapports de force. Le politique est à la fois l'élu et le représentant des électeurs mais aussi le décideur par représentation de l'avenir de ces mêmes électeurs. Autrement dit, il porte une voix qu'il sera amené un jour ou l'autre à trahir au nom de l'intérêt supérieur de l'Etat. L'auteur met alors en évidence l'acceptation dans les mentalités de l'opinion publique des pratiques de clientélisme comme des pratiques non graves et tolérables. C'est au début ce qui est reproché à Eric Woerth : du clientélisme envers la famille Bettencourt qui aurait bénéficié d'un service de la part de l'ancien ministre du budget en remerciement de la générosité légendaire du clan Bettencourt.

LES ACTEURS DU DRAME

L'auteur met alors en évidence plusieurs facteurs qui ont mené à ce que l'affaire éclate au grand jour. 

D'abord, une faillite de la justice. Le procureur et le juge ont un différend personnel si bien que l'action de l'un parasite volontairement celle de l'autre. La bataille interne de l'organe judiciaire amène les médias à s'intéresser à l'histoire, d'autant plus qu'Eric Woerth a quitté le ministère du budget pour celui du travail en mars 2010 et qu'il a la charge d'une réforme emblématique du Président Sarkozy, celle des retraites. 

C'est le second facteur : la diffusion médiatique qui balaye tout sur son passage à grand renfort de Unes racoleuses et d'articles plus fouillés. La démolition médiatique est en marche. Les journaux en révélant l'affaire jettent les bases de leur discours : Eric Woerth aurait fermé les yeux sur le patrimoine des Bettencourt non déclaré aux fisc en échange de pots de vin que Liliane Bétencourt aurait versé à l'UMP et/ou au candidat Sarkozy. En toile de fond du scandale politique se joue une autre histoire, familiale celle-là. La fille Bettencourt reproche à l'entourage de sa mère de la pousser à des dépenses inutiles et de profiter de sa faiblesse pour s'enrichir. 

Troisième facteur : tous les ingrédients d'un feuilleton à scandales sont réunis. Les médias sont abreuvés, font office de (fausse) justice populaire car la "vraie" a failli dans le temps qui lui était imparti, et l'opinion publique n'a plus qu'à forger son avis selon les informations qu'on veut bien lui donner, tout cela dans la troisième année d'un mandat présidentiel qui a vu la société clivée entre les riches et les pauvres, les assistés et les nantis, les racailles et les "bons Français".

Aux médias, s'ajoute la logique réaction de l'opposition qui reste malgré tout mesurée. Ou bien, la verve médiatique est telle que le contre-discours politique s'y noie.

L'opinion publique, elle, affiche un état de résignation que l'auteur prend le temps de décortiquer justement en jugeant si un parallèle entre les affaires du XXème siècles et celles des années 2000/2010 peut être établi.

RETOUR VERS LES ANNEES 30 ?

Pour l'auteur, c'est non. Les affaires des années 30/40, par exemple, sont toutes suivies d'une réaction virulente de l'opinion publique poussant l'accusé ou le groupe auquel il appartient à disparaître de la scène publique. Les Français sont alors intransigeants avec ces scandales de corruption et il semblerait qu'à partir des années 80, l'opinion ait évolué sur le sujet. Non pas que les faits ne sont plus jugés comme graves par les citoyennes et les citoyens mais plutôt qu'ils ont intégré le fait que la corruption du personnel politique - d'une partie du moins - est un phénomène indissociable de l'exercice du pouvoir.

A ce raisonnement de pensée s'ajoute l'acceptation d'une forme de corruption douce à tous les niveaux de la société, celle qui veut que le népotisme se pratique entre amis, dans la famille ou pour rendre service en jouant de son influence. Autrement dit, nous jugeons nos représentants selon nos propres pratiques et nous convenons qu'à un certain niveau, le clientélisme et le népotisme sont tolérables. 

CONCLUSION

Le livre est analytique. Il est purement factuel. Il ne porte pas véritablement de jugement philosophique et se contente de traiter les périodes et les faits avec un recul qui se veut objectif. Pourtant, on voit bien, à la lumière de la dernière campagne présidentielle, que son choix de partir de l'affaire Woerth/Bétencourt et des affaires de la décennies 2000 rend une partie du raisonnement bancal. Aurait-il écrit que l'opinion publique est passive quant aux faits de corruption au vue du chemin de croix de l'ami Fillon en février/mars dernier ? Si l'on excepte les soutiens, prêts à excuser jusqu'à l'homicide, et si l'on retient les quelques fatalistes qui n'ont ni croyance en l'avenir ni intérêt pour la chose publique, il est incontestable de constater que l'opinion publique s'est saisie de l'affaire Peneloppe Fillon, des costumes offerts (etc) et que le candidat des Républicains a clairement été désavoué dans les urnes.

On pourra toujours dire qu'il a obtenu 7 millions de voix et que cela fait beaucoup. Pourtant, c'est relativement peu si l'on tient compte de la dynamique porteuse qui était supposée ramener la droite au pouvoir après un quinquennat socialiste décevant. C'est peu également si l'on regarde les presque 10 millions de voix obtenues au premier tour en 2012 par le candidat Sarkozy et les plus de 11 millions de voix captées par le même Sarkozy en 2007.

Camille Alexandre

Corruption et politique : rien de nouveau ? de Frédéric Monier, édition Armand Colin, collection éléments de réponse, 18€, 184 pages, ISBN 978-2200248604

SOUTENEZ MÈFI!

Soutenir Mèfi! c'est nous aider à vous donner une information de qualité, libre de toute contingence. Le montant est libre et vous deviendrez ainsi membre de soutien de notre association.

Montant:
 EUR