La désobéissance civile


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C'est un livre qui commence mal, très mal, par ces mots :

"Le meilleur gouvernement est le gouvernement qui gouverne le moins"
Qui se poursuit encore plus mal :
"Le meilleur gouvernement est le gouvernement qui ne gouverne pas du tout"
Quoi ? David Henry Thoreau serait le maître à penser des Libétariens américains ?!
On poursuit la lecture et on finit par comprendre, lorsqu'il dit à propos du gouvernement américain de son époque que "ce n'est pas lui qui assure la liberté du pays. Ce n'est pas lui qui civilise l'Ouest. Ce n'est pas lui qui éduque" pour conclure par ces mots lumineux : "Le caractère intrinsèque du peuple américain est l'agent de tout ce qui fut accompli."

En résumé, David Henry Thoreau est un penseur du peuple, mais pas au sens marxiste du terme.

Pour situer le livre, commençons par dire qu'il prend place dans l'Amérique du XIXème siècle, et plus précisément en plein milieu de ce siècle qui voit l'émergence d'un pays neuf.

David Henry Thoreau voit le jour à Concord en 1817 où il vivra de façon constante pour finalement y mourir en 1862. Philosophe, naturaliste et poète, certains l'ont vu comme un marginal et un original notamment en raison de son ermitage à Walden, à quelques pas de Concord, pendant deux ans, deux mois et deux jours.

TROP D'ETAT ANNULE L'INDIVIDU

Thoreau dénonce la faculté de l'Etat, lorsqu'on lui abandonne toutes les prérogatives, de créer des hommes "machines" à son service, au lieu de préférer l'épanouissement de l'individu et de déguiser cette forme d'asservissement en honneur puisque ces citoyens là "sont les plus estimés" dans les sociétés.

Il réfute l'obligation des citoyens à soutenir un gouvernement sous prétexte de vivre sur le sol qu'il est sensé régir. Il dit "Je ne puis un seul instant reconnaître comme mon gouvernement cette organisation politique qui est aussi le gouvernement de l'esclave". Autrement dit, ce gouvernement commet des actes qu'il condamne, il ne reconnait donc pas ce gouvernement, il ne le suivra pas aveuglément. Ce qui heurte sa conscience, et donc ce qui le constitue comme individu, ne peut pas être effacé sous prétexte d'un intérêt supérieur incarné par un gouvernement dont les objectifs, les desseins et les motivations lui sont étrangers ou, pire, hostiles.

Il poursuit son raisonnement en proclamant le droit de tous à refuser de se soumettre à un gouvernement qu'il juge inefficace et tyrannique. Il dit "quand l'oppression (policière) et le vol (l'impôt) sont des instances organisées, je dis que nous devons nous débarrasser de cette machine-là."

C'est un raisonnement poussé à l'extrême mais qui a le mérite du bon sens et qui met sur la voie, non pas de la révolution violente, mais du boycott. L'Etat doit être le canal d'expression du peuple et non pas seulement d'une majorité électorale au détriment des minorités "vaincues" dans les urnes. Le gouvernement est le moyen de réalisation des aspirations du peuple et non pas une entité indépendante supposée mieux savoir, mieux connaître, et mieux disposer à décider à la place du peuple.

DE LA DIFFICULTÉ DU PASSAGE A L'ACTE

Thoreau aborde ensuite un point extrêmement intéressant que l'on peut observer dans notre société actuelle. Il dit :
"Il y a des milliers de gens qui sont intellectuellement contre l'esclavage et la guerre, mais qui concrètement ne font rien pour y mettre un terme; qui, se proclamant les fils de Washington et de Franklin, s'assoient les mains dans les poches, disent qu'ils ne savent pas quoi faire, et ne font rien [...]"

Il souligne la difficulté de s'élever, au-delà de la pensée, contre quelque chose que le bon sens nous amène à combattre. Je rajouterais même plus, pour dresser un parallèle, que la surexposition de l'Etat et du gouvernement, amène à penser (et donc à ne pas agir) comme cela.
Exemple : je suis choqué par une injustice que j'ai observée mais je ne sais pas comment la combattre. L'omniprésence de l'Etat m'encourage à ne pas m'engager puisque d'autres sont supposés s'en charger, ce qu'ils font à moitié.

Il dit "Lorsque je parle avec les plus libres de mes voisins, je vois bien que, quoi qu'ils puissent dire de l'importance et du sérieux de la question (...) le fond du problème est qu'ils ne peuvent se passer de la protection que le gouvernement présent leur offre, et qu'ils redoutent les conséquences que pourrait avoir sur leurs biens et familles toute infraction à cet ordre."

Pour lui la solution est la suivante : si le gouvernement donne le sentiment de s'imposer à vous, c'est qu'il y a un retournement des rapports de force qui ne peut que vous desservir. Et si vous avez peur de perdre vos biens et que cela affecte votre famille, n'en accumulez pas. "Vous devez louer votre logement (...) ne cultivez que de maigres récoltes et les manger rapidement". Autrement dit, tendez vers l'autonomie, ce qui n'a rien à voir avec l'individualisme.

COMMENCER A LIBÉRER LE MONDE EN S'AFFRANCHISSANT SOI-MÊME

Thoreau pointe également un fait inéluctable. Le gouvernement est forcément conservateur. Il ne peut pas faire autrement que suivre l'avis de la majorité et la majorité se constitue souvent par la somme de toutes les prudences. A son époque, l'esclavage garantissait un système économique, il n'était donc pas question que la majorité au pouvoir remette en question ce système. S'opposer à l'esclavage à lui seul n'avait, à première vue, par de sens. Mais en refusant d'être enrôlé pour mâter une révolte d'esclaves ou en refusant de payer des impôts destinés à nourrir un système qu'il ne cautionnait pas (ce qui lui a valu de la prison) il agissait, à son niveau, en révolutionnaire. La révolution n'est pas, dans la pensée de Thoreau, le soulèvement des masses contre une tyrannie sanglante. La révolution s'incarne déjà dans le plus petit acte d'opposition à un système que l'individu a identifié comme injuste et immoral selon sa propre analyse. Nul besoin donc d'attendre l'émergence d'une conscience de classe, nul besoin de fédérer les groupes armés et pacifistes pour détrôner ou décapiter, le simple refus d'un seul individu à assumer et accomplir des actes de tous les jours exigés par un gouvernement suffit à commencer une révolution.

Pour justifier la légitimité d'un individu à s'affranchir du pouvoir sans partage dès l'élection d'une majorité, Thoreau dit : "Sous le genre de gouvernement qui est le nôtre, les hommes, en général, jugent qu'ils doivent attendre d'avoir convaincu la majorité de la nécessité de modifier ces lois (injustes) (...) Pourquoi n'est-il (le gouvernement) pas plus prompt à anticiper et organiser la réforme ? Pourquoi ne chérit-il pas la sagesse de la minorité ? (...) Pourquoi s'acharne-t-il à crucifier le Christ, à excommunier Copernic et Luther, et à traiter Washington et Franklin de rebelles ?"

Autrement dit, pourquoi le gouvernement, à toutes les époques, s'évertue-t-il à nier l'existence d'une "minorité" opposée aux décisions d'une soit-disant "majorité" ? Pourquoi considérer que la "majorité" vaut "unicité" ?

Pour Thoreau, c'est simple : "Il est de mon devoir de m'assurer que je ne contribue pas au mal que je condamne".
"Les hommes qui se prétendent abolitionnistes devraient immédiatement retirer leur soutien, en acte comme en biens, au gouvernement du Massachusetts"
"Lorsqu'il est plus juste que ses voisins, n'importe quel homme constitue à lui seul une majorité".

FLORILÈGES DE PENSÉES

"Sous un gouvernement qui emprisonne injustement, c'est en prison que l'homme juste est à sa juste place". 
Je vous renvoie aux récentes affaires d'hommes et de femmes qui doivent encore aujourd'hui se justifier devant des tribunaux d'avoir prêter assistance à des migrants que l'Etat néglige sciemment.

"L'homme riche est toujours vendu à l'institution qui le rend riche. Fondamentalement, plus il y a d'argent, moins il y a de vertu, car l'argent s'insinue entre un homme et ses buts, et les atteint pour lui"

Je vous conseille également le savoureux passage qui relate son petit séjour en prison ce "vaste gâchis de pierre et de ciment".

Passons sur ses quelques réflexions accommodantes sur dieu et la religion et retenons, pour terminer, ces mots d'une grande clairvoyance :
"Le progrès qui mène d'une monarchie absolue à une monarchie limitée, et d'une monarchie limitée à une démocratie, est un progrès vers le respect authentique de l'individu.

Et : "Il ne pourra y avoir d'Etat réellement libre et éclairé que lorsque l'Etat reconnaîtra l'individu comme une puissance supérieure et indépendante."

 

Camille Alexandre

 

La désobéissance civile de Henry David Thoreau, édition Gallmeister, collection Totem, 3€, 37 pages, ISBN 978-2351786079

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